JOURNEE INTERNATIONALE DES FAMILLES, Qu'en est-il des droits des familles de migrants?

Nawel Aouissi-Padioleau
Français

Publication date

Vendredi, mai 15, 2015 - 10:30

Pour marquer la Journée internationale des familles, mise en place par l'ONU pour sensibiliser la communauté internationale sur l'importance des politiques de protection de la famille, je souhaite attirer votre attention sur un type particulier de famille qui n’est pas toujours impliqué dans le débat et qui est pourtant très vulnérable: les familles concernées par la mobilité.

Pourquoi lorsque l’on parle de la migration, médiatise-t-on autant le jeune homme célibataire alors que les femmes et les familles sont, elles aussi, au cœur de cette dynamique? Selon le rapport de l'OCDE, on assiste depuis les dernières décennies à une "féminisation de la migration". Ainsi aujourd’hui, 50% de l'immigration vers les pays de l'OCDE est rendu possible par le regroupement familial (voir le rapport de l'OIM sur «Migration et familles"). Il est important de ne pas oublier que ce sont souvent les familles elles-mêmes qui épargnent de l’argent pour pouvoir le prêter à leurs jeunes membres et ainsi les soutenir dans leur projet de migration, avec l'espoir que cet investissement puisse, à terme,  leur être profitable. Les familles de migrants qui se trouvent déjà dans le pays d'accueil peuvent même jouer un rôle clé en aidant les nouveaux migrants à s'installer et à s’intégrer dans la société, agissant ainsi comme une sorte de réseau social de compatriotes solidaires qui veillent les uns sur les autres. Ceci est également en lien avec l'objectif de promotion de l'égalité des sexes de l’agenda pour le développement qui affirme que le développement à long terme est impossible si nous oublions d’intégrer la moitié de la population mondiale dans la société (pour plus d'informations, consultez le rapport du PNUD "Synergies puissantes: l'égalité des sexes, le développement économique et le développement durable"). Cela va sans dire! Ainsi, les femmes et les familles sont des acteurs essentiels dans le parcours migratoire, même si les familles affectées par la mobilité n’apparaissent pas souvent dans les préoccupations internationales.

La migration affecte les familles, à bien des égards, positivement mais aussi négativement. Pour vous donner un exemple, les membres de la famille de migrants restés dans le pays d’origine peuvent être plus à même de répondre à leurs besoins primaires et, parfois même, d’avoir accès à l'enseignement supérieur grâce aux transferts de fonds reçus de l’étranger. Toutefois, la migration d’un parent peut avoir un impact extrêmement négatif sur l’assiduité à l’école de l’enfant laissé au pays. Zoller Booth explique que le départ du père, dans le cadre de la migration liée au travail, peut avoir un effet néfaste sur la capacité d’apprentissage des enfants à l’école car la figure du père est souvent associée à la discipline. Nous devons également garder à l'esprit que la famille est souvent laissée (tout du moins temporairement) sans soutien financier lorsque le migrant quitte la maison et jusqu'à ce qu'il soit s’installé sur le territoire d’accueil. Le conjoint resté seul au pays peut être obligé d'entrer sur le marché du travail ou de faire entrer ses enfants sur le marché du travail pour subvenir aux besoins de sa famille mais il n’est pas certain qu’il obtienne un emploi régulier.

De plus, comme Borraz l’a très justement souligné, il n'y a pas de corrélation entre le montant des fonds reçus par le conjoint resté dans le pays d’origine et l'accroissement du «bonheur» de la famille. Les fonds reçus ne peuvent pas compenser totalement l'absence d’un proche vivant à l'étranger. Ceci est particulièrement le cas lorsque les règles strictes concernant l'immigration, l’absence d’opportunités et de flexibilité lors des voyages entre les pays signifient que la migration devient nécessairement une perspective à long terme. Les difficultés rencontrées par le migrant peuvent provoquer une pression supplémentaire qui peut même conduire à la distanciation et une déconnexion avec la famille du pays d’origine.

En effet, selon Compas, le statut de résident permanent et la garantie du regroupement familial sont rendus inaccessibles dans de nombreux cas en raison des exigences financières et linguistiques très élevées. Même si le regroupement familial est finalement obtenu, les membres de la famille peuvent se retrouver dans une situation précaire avec des risques d'abus, d'abandon et même être sujets à l'exploitation.

Mais il existe des familles encore plus vulnérables: les familles de migrants sans papiers ou les familles qui ont perdu leur droit à un permis de séjour pendant leur séjour à l'étranger. Selon un rapport de PICUM, les migrants et les familles sans-papiers sont confrontés à un large éventail d’obstacles à l’obtention d’un logement décent tels que les barrières administratives sur le marché du logement privé. En raison des mécanismes de détection imposant aux propriétaires de vérifier le statut de migration des locataires, certains propriétaires discriminent  les locataires "à l’apparence étrangère". En ce sens, les migrants sans papiers sont moins susceptibles de porter plainte en raison de répercussions découlant de leur situation irrégulière et sont, par conséquent, plus généralement logés dans des conditions insalubres, précaires à des prix abusifs. Ces conditions de vie insalubres conduisent souvent à des problèmes de santé et influent largement sur l'équilibre interne des relations familiales.

Par conséquent, comme l'objectif de la Journée de la Famille des Nations Unies est de sensibiliser et d’encourager les politiques de développement qui prennent en compte la famille, la question aujourd'hui est de savoir comment la voix des familles de migrants peut être entendue ?, comment les migrants peuvent-il participer à l'amélioration des politiques de planification familiale de sorte que celles-ci deviennent plus compatibles et pertinentes avec les besoins des familles de migrants ?

Dans les pays de destination, KNOMAD (Partenariat mondial pour les connaissances sur les migrations et le développement) lutte pour que ces voix soient entendues en élaborant et en contrôlant des indicateurs des droits humains des migrants et de leurs familles. Ces indicateurs ont pour objectif d’analyser les avancées et les mesures mises en place par les gouvernements pour assurer l’accès aux droits des migrants ainsi que pour promouvoir des politiques fondées sur des données probantes. En d'autres termes, ces indicateurs visent à identifier des mesures spécifiques qui permettent d’atteindre les objectifs de politiques publiques pour la protection des droits des migrants et plus particulièrement, ceux de leurs familles.

De plus, dans les pays d'origine, de nombreuses associations de familles de migrants existent déjà pour aider les migrants dans leurs démarches mais aussi pour soutenir les familles laissées au pays. Ils peuvent aussi être un intermédiaire privilégié lorsque les familles souhaitent qu’une partie de l’argent reçu soit mis en commun pour participer au développement local. De nombreuses associations de familles de migrants participent également au dialogue avec les autorités locales et elles ont donc une influence dans la planification de la politique de développement local. Tel est le cas de l'un des projets de l’ICMD  aux Philippines, où, dans la région de Bicol, des représentants d’associations de familles de migrants prennent part aux Conseils locaux afin de contribuer à la planification du développement local et de l'allocation des ressources (pour en savoir plus sur ce projet, c’est ici).

Lorsqu’il s’agit de travailler sur la dialectique entre la migration et le développement, il est certain que les familles de migrants sont des acteurs clés à prendre en considération et à protéger! Vous êtes personnellement impliqué dans ce domaine ?  S'il vous plaît, partagez votre expérience avec nous et aidez-nous à promouvoir le rôle des familles de migrants pour le développement!